Il y a les carnets que l’on choisit avec soin. Ceux que l’on garde dans un sac, sur une table ou près de soi.
Ceux que l’on ouvre comme on reprend une conversation laissée en suspens.
Puis il y a les feuilles volantes. Celles que l’on attrape au passage. Une feuille de brouillon, un papier récupéré…
Ces bouts de papier qui accueillent un geste imprévu, une idée qui passe, une tentative sans promesse.

On pourrait croire qu’il faut choisir son camp : carnet ou feuilles libres, support relié ou papier indépendant, objet durable ou brouillon de l’instant.
Je crois plutôt qu’ils sont complémentaires.

  • Carnet et feuille volante ne racontent pas le même moment du dessin.
  • Ils n’ouvrent pas le même espace.
  • Ils ne provoquent pas exactement le même geste.

Le carnet garde la mémoire du trait.
La feuille accueille l’instant du geste.

L’un inscrit la pratique dans une durée. L’autre permet de ne pas perdre l’élan.
Et entre les deux, il y a le dessin : une mémoire gestuelle du corps en mouvement.

Le carnet : mémoire et répertoire du trait

Un carnet, ce n’est pas seulement un ensemble de pages reliées. C’est un lieu de mémoire autant qu’un répertoire.

Il garde les traces, les essais, les hésitations, les reprises. Il permet des aller-retours, de retrouver une forme oubliée, un rythme de ligne, une manière de poser une ombre, une composition qui peut être reprise plus tard.
Dans un carnet, les dessins ne sont pas seulement conservés. Ils deviennent consultables. Ils se répondent d’une page à l’autre.
Une recherche commencée un jour peut réapparaître plusieurs semaines plus tard sous une autre forme.

Le carnet est une réserve active.
Je ne le considère pas comme un musée personnel. Il n’est ni figé, ni une collection de pages « réussies ».

Page après page, quelque chose s’accumule : une façon de regarder, une manière de tenir le crayon, une vitesse, une pression, une respiration.
Le carnet garde ce que l’on oublie parfois soi-même.
Ainsi, il permet de revoir ce qui évolue, il montre les chemins de traverse, les gestes qui reviennent, les formes qui persistent.
De plus, il rend visible une progression qui ne se perçoit pas toujours au moment où l’on dessine. C’est l’une de ses forces : donner une continuité.

Dans un carnet, le dessin n’est pas seulement une image isolée. Il devient une suite. Une traversée. Une petite archive personnelle du regard et de la main.

On peut y noter une observation, coller un fragment, reprendre une idée, laisser une page inachevée, revenir en arrière, comparer, retrouver une recherche oubliée.

Le carnet relie les traces entre elles.

Le carnet a cette qualité qui peut aussi devenir un frein : parce qu’un carnet garde tout, il peut impressionner.
Ses pages reliées peuvent donner envie de « bien faire ». Sa belle couverture, son papier agréable, son format choisi peuvent en faire un objet trop précieux.

  • On hésite alors à commencer.
  • On veut préserver la première page.
  • On craint de gâcher.
  • On imagine déjà l’ensemble avant même d’avoir posé le premier trait.

Le carnet peut donner envie de construire une belle mémoire. Mais le dessin n’a pas toujours besoin d’être beau pour être juste. Il a parfois besoin d’être maladroit, rapide, bancal ou incomplet.

Un carnet trop sacralisé peut enfermer le geste.

Alors, peut-être faut-il rappeler ceci : un carnet de dessin n’est pas un livre déjà terminé. C’est un lieu de recherche. Il a le droit d’être irrégulier. Il a le droit de contenir des pages esquissées, des traits imparfaits, des essais qui n’aboutissent pas. C’est même souvent dans ces moments qu’il devient le plus singulier.

La feuille volante : support immédiat de l’instant

La feuille volante n’a pas toujours d’avant ni d’après. Elle ne demande pas forcément une suite et ne porte pas le poids d’un ensemble à préserver.

Elle est là, disponible et immédiate.

On la prend parce qu’un geste arrive, parce qu’une idée passe, parce qu’une forme demande à être tentée sur le moment. C’est un support immédiat. La feuille volante permet de ne pas perdre l’élan. Elle accueille ce qui surgit avant que l’on ait eu le temps de trop réfléchir.

Une feuille volante ne demande pas d’être à la hauteur d’un carnet.
Elle dit simplement : vas-y, pose le trait.
C’est sa grande force : elle dédramatise le dessin.

Sur une feuille libre, on peut essayer sans trop se regarder faire. On peut tester, recommencer, tourner le papier, changer de format, dessiner au sol, travailler en grand, poser plusieurs essais côte à côte, couvrir tout un espace ou simplement les entasser.

La feuille volante matérialise l’instant.

Parce qu’elle est un terrain de jeu libre, elle supporte les gestes rapides, les grandes masses, les expérimentations salissantes, les traits jetés, les formes qui cherchent encore leur place. Elle n’impose pas une continuité, elle ouvre un espace.

La feuille volante est souvent le support du surgissement :

  • Une idée passe.
  • Une observation appelle une trace.
  • Une forme apparaît sans prévenir.
  • Un geste demande à sortir.

Elle ne garde pas toujours la mémoire longue, mais elle garde l’intensité brève.

Pour les exercices, la feuille volante est souvent le support idéal car elle permet de répéter un trait, de tester une texture, de chercher une composition, de dessiner vite, d’hésiter, de dessiner grand, de dessiner sans regarder.

Elle donne de l’air au geste. Cependant, elle a aussi ses limites.

Une feuille détachée se perd, se froisse, se glisse dans une pile, disparaît entre deux dossiers. Sans système de rangement, les papiers libres deviennent vite un amas flou. Et puis, parce qu’ils semblent moins précieux, on peut les jeter trop vite.

Or un dessin que l’on pense avoir raté n’est pas toujours inutile. Une page qui contient un dessin maladroit peut renfermer une trouvaille minuscule : une ligne, une tension, un rythme, une combinaison de traits, une composition inattendue. Quelque chose qui mériterait d’être revu plus tard.

La feuille volante donne de la liberté, mais elle demande parfois un peu d’attention pour ne pas devenir pure dispersion.

Le dessin : une mémoire gestuelle

Le dessin n’est pas seulement une image posée sur un support, c’est la trace d’un corps en mouvement.

Avant même de devenir forme, le trait vient d’un geste : une main qui avance, un poignet qui pivote, un bras qui s’ouvre, un corps qui se penche, une respiration qui accompagne ou retient le mouvement.

Chaque dessin garde quelque chose de cette présence :

  • Une pression plus forte.
  • Une ligne tremblée.
  • Une vitesse.
  • Une hésitation.
  • Une reprise.
  • Une amplitude.

Le dessin est une mémoire gestuelle parce qu’il garde la trace de ce que le corps a fait, même lorsqu’il semble représenter autre chose. Il conserve un mouvement, une énergie, un rythme, parfois même une retenue. C’est pour cela que le choix du support compte.

Carnet, feuille volante, petit format, grande page, table, mur ou sol ne provoquent pas le même engagement du corps. Ils ne permettent pas le même trait.

Un carnet tenu près de soi invite souvent à un geste plus resserré, plus intime, plus régulier.
Une grande feuille posée devant soi amène à ouvrir le bras, à déplacer le poids du corps, à engager davantage l’épaule, le dos, la respiration.
Une feuille libre peut recevoir un geste rapide.
Un carnet peut accueillir une reprise lente.

Le support influence le geste.
Le geste influence la trace.
La trace devient mémoire.

C’est peut-être pour cela que j’aime autant observer les supports de dessin. Ils ne sont jamais neutres. Ils conditionnent notre manière de commencer, d’oser, de reprendre, de garder, de laisser passer.

Mémoire et instantané : deux besoins du dessin

Carnet et feuille volante ne s’opposent donc pas. Ils répondent à deux besoins différents.

Le carnet…

garde le fil,
permet de relire un chemin,
conserve les traces,
mémorise ce qui se construit,

La feuille volante…

saisit l’élan,
permet d’entrer dans le moment,
accueille les tentatives,
autorise les explorations et l’amplitude

Selon les jours, selon l’énergie, selon l’intention, l’un ou l’autre sera plus juste.

Il y a des moments où l’on a besoin de continuité, de retrouver un rendez-vous avec soi-même. Ouvrir un carnet et voir que l’on avance, même lentement. Dans ces moments-là, le carnet soutient la pratique. Il donne un cadre, une mémoire, une présence.
Et puis il y a des moments où l’on a besoin de sortir du cadre, de ne pas penser à la page précédente ni à la suivante, de faire un essai sans conséquence, de poser un geste, simplement. Dans ces moments-là, la feuille volante libère.

Le dessin circule entre ces différents supports. Il n’est pas toujours dans la construction. Il n’est pas toujours dans l’instant.

  • Il peut être mémoire un jour, jaillissement le lendemain.
  • Il peut s’inscrire dans un carnet, puis déborder sur la table.
  • Il peut commencer sur une feuille libre, puis rejoindre plus tard une pochette, un mur, une série, un carnet, une réflexion.

Rien n’oblige à choisir définitivement.

Trouver son propre usage

Ce qui compte, ce n’est pas de savoir quel support est le meilleur, c’est d’observer ce que chaque support provoque en nous.

  • Est-ce que le carnet me donne envie de revenir ? Ou est-ce qu’il me crispe ?
  • Est-ce que la feuille volante me libère ? Ou est-ce qu’elle me disperse ?
  • Est-ce que j’ai besoin de garder une trace ? Ou simplement de poser un geste maintenant ?

Ces questions sont plus intéressantes que le choix du bon matériel.

On peut très bien avoir un carnet pour garder le fil et des feuilles libres pour les essais. Un carnet de recherches et une pile de papiers pour les gestes rapides. Un carnet précieux et un carnet d’esquisses. Une chemise pour ranger les feuilles volantes. Une enveloppe pour les fragments. Un mur pour afficher temporairement ce qui cherche encore sa place…

On peut coller des feuilles dans un carnet. On peut arracher des pages. On peut dater ses feuilles. On peut ne rien dater du tout.
On peut accepter que certaines traces restent et que d’autres disparaissent. Il n’y a pas une seule bonne manière de faire. Il y a une pratique à construire, avec ses besoins, ses résistances, ses élans.

Écrire pour soi, dessiner vers les autres

J’écris souvent depuis ma propre pratique. Depuis mes gestes, mes supports, mes hésitations, mes manières de regarder.

J’écris pour moi, c’est indéniable. J’écris aussi vers les autres.
Peut-être que le dessin fonctionne de la même manière…
On dessine d’abord depuis soi. Depuis ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on cherche. Un trait qui tremble, une main qui insiste, un regard qui s’attarde. Puis, parfois, ce geste rejoint quelqu’un.

Un carnet peut garder cette mémoire. Une feuille peut capter cet instant. Les deux se complètent.
Car le dessin n’a pas toujours besoin d’un grand discours pour commencer. Parfois, il suffit seulement d’un support disponible, d’un crayon que l’on prend, d’un geste que l’on s’autorise.

Le carnet garde la mémoire du trait et la feuille volante accueille l’instant du geste.
Entre les deux, il y a tout un espace pour chercher, recommencer, observer, laisser venir le geste, laisser une trace.
Et peut-être que c’est là, justement, que le dessin commence.

Pour prolonger

Cette réflexion peut entrer en dialogue avec plusieurs textes autour de la main, du geste, de la ligne et du regard.

  • Henri Focillon, dans Éloge de la main, rappelle que la main n’est pas un simple outil d’exécution : elle explore, éprouve, pense avec la matière.
  • John Berger, dans ses textes sur le dessin, montre combien dessiner est une manière de regarder, de questionner et de rester en relation avec ce qui est devant soi.
  • Tim Ingold, dans Une brève histoire des lignes, invite à penser les lignes comme des traces, des parcours, des gestes qui relient notre manière de marcher, d’écrire, de dessiner et d’habiter le monde.

Trois approches différentes, mais un même fil : le dessin comme geste, trace, regard et relation au monde.